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29/04/2016 - Communiqué de presse

Un audit sème le doute sur la crédibilité de l’Agence nucléaire

Extrait du Soir du 25 avril 2016.

 

Attention, ça décoiffe. Et méchamment. À la demande du conseil d’administration, un audit a été réalisé au sein de l’Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN). Un audit commandé après la publication dans Le Soir , en mai dernier, d’un portrait/interview du directeur de l’Agence, Jan Bens. L’homme y admettait avoir « proposé » des enveloppes au Kazakhstan dans les années 90, un pays où la corruption était « invraisemblable ».

 

Les auditeurs (Whyte Corporate Affairs) ont interviewé l’ensemble des membres du comité de direction de l’Agence, du service com’, ainsi que 27 employés, dans des entretiens de plus de deux heures. Ils ont également interrogé une vingtaine de personnes extérieures, qui travaillent fréquemment avec l’Agence (Electrabel, centre de recherche de Mol, experts universitaires, membres du cabinet Jambon, journaliste). Le rapport d’audit a été bouclé le 8 avril. Il doit maintenant être présenté oralement aux membres du conseil d’administration, vendredi prochain.

 

Mais c’était compter sans le groupe Ecolo/Groen, qui est parvenu à mettre la main sur le document de 70 pages. Les Verts nous ont permis de le lire, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est désastreux pour l’AFCN. Il va jusqu’à semer le doute sur la crédibilité de l’institution, tant les problèmes internes semblent nombreux. « Climat interne toxique » , « manque de leadership » , « luttes de pouvoir » , indépendance remise en cause : le tableau dépeint est particulièrement noir.

 

Des coqs sur du fumier

 

Se basant sur la soixantaine de témoignages récoltés, et sur l’étude de documents internes, Whyte Corporate Affairs conclut qu’il règle « un climat interne très tendu et une ambiance de travail très négative » au sein de l’AFCN ce qui « décourage » les travailleurs. Plusieurs éléments participent à la création de ce climat délétère. Primo, des « tensions syndicales », et surtout des « tensions et conflits manifestes au sein du comité de direction » .

 

« Les chefs de départements et les directeurs à l’Agence, c’est comme des coqs sur leur tas de fumier. Ils dominent leurs baronnies et ne font rien pour encourager l’ensemble. Il y a des luttes de pouvoir entre chefs, chacun veut conserver l’info pour garder le pouvoir » , lâche l’un des employés. « Ici, on travaille étage par étage. Il n’y a pas d’esprit collectif » , poursuit un autre. « Le problème, c’est la gouvernance, l’absence de collégialité, le manque d’intérêt de la direction pour la communication interne, le contenu de la charge psychosociale qui est très lourd (les résultats de l’Agence sont mauvais en la matière) et la tension extrême avec certains syndicats » , embraie un troisième.

 

L’absence de communication transversale entre les différents départements de l’Agence conduit même à des situations grotesques. « J’ai déjà été surprise de voir plusieurs personnes de l’Agence rendre des notes de frais pour le même colloque à l’étranger. En fait, ils ne savaient pas qu’ils étaient plusieurs à s’y rendre » , dixit une employée. « Parfois, je contacte quelqu’un de l’extérieur et la personne me répond qu’un de mes collègues d’un autre département a déjà appelé » , balance un autre. « Cela arrive souvent que je découvre via la presse une décision prise par l’un de nos départements » , selon un troisième témoignage.

 

Un patron trop conciliant

 

L’ensemble du comité de direction en prend pour son grade. Et Jan Bens, le patron, n’est pas épargné. Bien qu’il soit considéré, à l’unanimité, comme un leader « humain, chaleureux, accessible, avec beaucoup d’expertise » , nombreux sont ceux qui soulignent sa « personnalité trop conciliante et son manque d’autorité » . La plupart des répondants expriment le souhait que « leur directeur général soit plus fort et moins flexible » . Exemple de témoignage : « Notre DG est une personne humainement formidable et un expert que nous reconnaissons tous. Par contre, il n’aime pas les conflits, c’est dans sa nature. Mais on ne peut pas diriger une Agence telle que la nôtre si on ne peut pas taper du poing sur la table et trancher. Il y a trop de petits chefs qui n’en font qu’à leur tête, et qui ne la jouent pas collectif. Jandoit mettre un terme à tout ça. En fait, il est bien trop gentil et accessible. »

Pire. En interne, certains expriment des doutes sur l’indépendance du gendarme nucléaire. Il « règne une impression que l’indépendance de l’Agence vis-à-vis du monde politique et économique se réduit peu à peu » , écrit l’auditeur. Les employés se demandent « si la direction n’est pas mise sous pression pour conclure certains compromis (particulièrement sur les dossiers relatifs au nucléaire) » . Constat identique pour les externes sondés. « L’AFCN semble faible et sensible à l’influence politique et économique. » Inquiétant. « Si le gouvernement fait appel à l’AFCN pour disposer d’une expertise, il faut que l’indépendance par rapport aux politiques soit évidente. Or, on en est loin. Il y a une différence entre la théorie et la réalité » , commente l’un des interviewés.

Si personne ne remet en cause son expertise et ses qualités techniques, l’AFCN beaucoup de mal à « se positionner dans le paysage institutionnel belge » et à « indiquer dans quelle direction elle va » , conclut encore l’audit.

 

Des marchands de cravates

 

Enfin, les prestations du service communication ont également été passées au crible. Et il s’en sort plutôt bien. La « qualité des prestations fournies » par les quatre communicants n’est « en aucun cas remise en question » , selon le rapport. Tout le monde souligne « leur professionnalisme, leur éthique, leur volonté de transparence, leur accessibilité » . Seuls le jeune âge de deux collaborateurs et leur manque d’expérience sont vus comme des faiblesses. Le problème, d’après l’auditeur, c’est que la direction n’est pas consciente de l’importance du département « communication », qui n’est pas jugé « stratégique » au sein de l’entreprise. Ceci serait dû au fait que l’Agence est gérée par des ingénieurs pur jus, trop peu sensibles à la com’.

 

« Si la communication fonctionne quand même à certains moments à l’Agence, c’est plus grâce à la bonne volonté de certaines personnes, que le résultat d’une politique cohérente et sensée » , affirme un employé. « Les membres du service de communication de l’Agence ne doivent pas être considérés comme de simples marchands de cravates » , résume un autre.

 

Le service communication se plaint d’ailleurs d’être trop souvent tenu à l’écart. « La direction dit que la communication est stratégique et fondamentale mais dans les faits, elle la considère comme un outil. On ne peut pas communiquer efficacement lorsqu’on est mis dans la boucle au dernier moment, lorsque les décisions sont déjà prises. C’est assez anxiogène pour le service de communication de ne pas être informé de ce qui se passe, alors que nous sommes censés jouer un rôle majeur et aller défendre l’Agence devant les journalistes » , entame l’un des membres de l’équipe. « Quand on demande au comité de direction quelle est sa position sur tel ou tel sujet car les journalistes nous contactent, ils nous laissent sans réponse ou se disputent entre eux car ils ne sont pas d’accord. En attendant, la presse attend et réalise bien que nous n’avons pas de position ferme et tranchée ; ça ne fait pas professionnel » , lit-on encore dans le rapport. Cerise sur le gâteau, les porte-parole sont conscients de tenir parfois des propos incohérents. « Je suis parfois amené à répondre à un journaliste car je me trouve acculé et n’ai plus le choix et je sais que ce que je raconte ne tient pas la route. Je me sens terriblement mal » , témoigne un employé.

 

Reste à voir comment le ministre de tutelle de l’AFCN Jan Jambon, va exploiter ce rapport d’audit. Il pourrait difficilement critiquer l’auditeur (Whyte Corporate Affairs) car sa porte-parole francophone y a travaillé 5 ans, juste avant de rejoindre la N-VA.

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